N'aie pas peur

Hello,

Cela faisait un moment que je voulais écrire un truc dans ce goût là, alors je l'ai pas mal bachoté et voici ce qui me vient des tripes.

Depuis que le Joufflu est là, j'ai la trouille.

J'ai la trouille depuis toujours, depuis qu'il est apparu dans mon ventre. Forcément, cette peur s'est accentuée lorsqu'on a posé les diagnostics, préparé sa naissance bizarre, attendu l'opération...

J'avais peur de la maladie.

J'avais peur de l'appendicite par exemple. De ne pas la détecter à temps, avec son père qui a sur-infecté et s'est fait opérer en urgence par un chirurgien furieux... Bon là, vous me direz, le problème est réglé, il n'y a plus d'appendice. Elle était à gauche (évidemment !) et en bordel dans les intestins, donc le chirurgien s'est dit "tant qu'on y est..." et l'a enlevée !

J'avais peur que ses sutures ne se déchirent, celles de dedans. Parce que quand on lit le compte-rendu opératoire, on se rend compte qu'il y'a plein de couches à refermer entre le dehors et le dedans. J'ai eu très peur le jour où, vers 4 mois, d'énormes fils de suture se sont trouvés dans la couche... Par les voies naturelles quoi !

J'ai peur à chaque fois qu'on rentre à l'hôpital pour une écho ou un bilan. Qu'on ne nous annonce qu'il y'a un autre problème. Que ce livre moisi qu'on s'apprête à refermer n'imprime de nouvelles pages ! Que les médecins pas forcément d'accord entre eux à propos des rates ne nous demandent "ce qu'on en pense".

J'ai très peur qu'il se fasse mal. Qu'il tombe, qu'il ne rate une marche, qu'il ne glisse... Tout de suite je pense "crâne ouvert" et pas simplement "bleus et bosses".

J'ai très peur qu'il ne s'étouffe, parce qu'il nous a fait des petites blagounettes de ce type lorsqu'il était bébé... Maintenant je sais qu'il est en capacité de recracher (rassurez-vous je ne lui donne pas de cacahuètes hein !!).

J'ai peur des autres enfants, pas toujours élevés comme lui (la mère pénible...), qui n'ont pas l'habitude de prêter, ou de ne pas faire mal. Je sais bien qu'il est en crèche et qu'il se défend très bien. Mais tant pis, je ne veux pas voir un autre enfant lui faire mal.

Comme toutes les mères je pense, j'ai très peur des adultes aussi. Les timbrés qui, en 3 secondes, pourraient le subtiliser. Pour en faire quoi, où, avec qui ... Je n'ose même pas imaginer ce que doivent vivre les autres parents à qui on "vole" un enfant...

J'ai peur qu'un jour, alors qu'il est amoureux, son petit coeur à droite ne se brise à cause de cet amour qui ne serait pas partagé...

J'ai peur qu'un jour, malgré notre ouverture d'esprit que je pense réelle, on ne réagisse pas bien à sa vie et ses choix amoureux. Homme ou femme peu importe (mais est-ce le cas pour tout notre entourage ?), d'une autre culture (je me vois bien lui faire la leçon, moi qui ai traversé la Méditerranée pour un garçon...) mais je pense à une personne qui aurait 30 ans de plus... Je ne sais pas comment je réagirai à cela par exemple. Ou quelqu'un qui aurait fait un passage en prison, des trucs bien perchés je sais, mais qui sont des choses que vivent certains autres...

J'ai peur qu'il ne parte avant moi.

J'ai très peur d'être là si quelque chose arrive ou de ne pas être là, aussi, et de ne pas pouvoir l'aider.

Mais je sais...

Je sais bien que pour vivre, il va falloir qu'il se confronte aux autres. A la vie, à sa rudesse et à son indélicatesse ! Je voudrais l'enrober dans du coton, le garder dans mes bras pour les 60 prochaines années et mourir en me disant que j'ai tout bien fait, que rien n'est à regretter.

Et pourtant, je sais qu'il va nous en faire voir de toutes les couleurs, parce que la vie est une aventure et que la sienne mérite d'en être déjà une ! Il a bien fallu qu'il se force pour s'accrocher, pour respirer seul et sortir de ce coma dans lequel on l'a plongé pour qu'il ne souffre pas.

Nous n'avons pas pu le faire à sa place, et il nous a prouvé qu'il avait déjà envie de croquer la vie. Pour la croquer correctement, il va falloir qu'il souffre. Qu'il aime sans retour, qu'il souffre dans son corps, qu'il se lance des défis. C'est tellement agréable de se mettre en danger.

Il va falloir qu'il boive pour connaître l'ivresse, qu'il essaie la cigarette ou autre... Je ne dit pas qu'il "devra" le faire, mais levez la main bien haut ceux qu'il n'ont jamais expérimenté ce genre de choses.

Et c'est un garçon. Sans cliché, les garçons tombent facilement dans la logique du défi avec leurs copains pas malins, le fameux "t'es pas cap". Je ne dis pas que j'irai lui porter des oranges en prison, mais il est normal de vouloir sortir du cadre et de faire des bêtises "moyennes".

Ne serait-ce que pour se construire. Il va falloir qu'il vive, qu'il dérape et surtout, qu'il se relève !

Je ne sais pas si je serai capable, un soir où il rentrerait de l'école en s'étant battu, de ne pas avoir envie de démolir la frimousse de l'autre enfant, le "méchant". Et pourtant, quelle pire idée que celle de l'empêcher de se construire une réaction et une carapace ? Et si le lendemain, c'est Joufflu qui cogne un copain et qui enfile l'habit du "sale gosse" ?

J'ai beaucoup d'ambitions bien sûr. Il sera médecin ou avocat, voire même mieux, chirurgien en pédiatrie... Mais je suis réaliste. Il sera peut-être comptable ou paysan, il fumera certainement comme nous des feuilles mortes en 6ème, pour faire genre... Il boira un verre et puis deux, j'espère avec ses oncles, sa marraine ou son parrain, pour lui apprendre le plaisir de l'ivresse sans les conséquences dramatiques.

Il vivra, il aimera, il prendra des risques, il existera ! Et moi, je serai pour toujours inquiète, mais consciente que je ne veux pas le desservir. Juste l'accompagner et ne pas dormir jusqu'à ce que je l'entende rentrer ! Plus facile à dire qu'à faire...

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