Derrière les barreaux !

Hello,

Dans le cadre de mon boulot, j'ai été amenée à faire des choses assez étranges. Comme manger du Nutella avec Mac Lesggy, bosser avec Jean-Pierre Mocky, écrire sur des coussinets d'allaitement ou même parler RT 2012 ou 2020 pour les pros des questions environnementales.

Récemment, alors que je travaille pour le leader du marché de la recherche d'emploi (comprendre Pôle Emploi), sont organisés tout un tas de forums pour permettre aux demandeurs d'emploi de rencontrer des entreprises. Parmi tous ces forums, un se tenait en prison. Je vous passe les détails procéduriers pour en venir au fait : moi qui n'avais jamais mis les pieds dans un "établissement pénitentiaire", je me suis retrouvée 2 fois en quelques jours dans l'"enceinte" d'une maison d'arrêt, qui plus est avec des journalistes.

Mon premier passage, un vendredi 14h, m'a renvoyé dans la tronche une réalité dont je ne tenais absolument pas compte avant.

Pour moi, lorsqu'on se retrouve en prison, on l'a cherché. On a accumulé des petites ou des grosses bêtises qui font qu'un jour, on est privé de sa liberté. Je ne suis pourtant pas extrêmement extrémiste, mais dans ce pays où il faut quand même en faire quelques unes avant de se retrouver derrière les barreaux, j'avais un avis assez tranché. Bien sûr j'avais lu les articles sur les conditions de détention, les suicides, la radicalisation, la pauvreté sociale qui entourait ces lieux inconnus. Bien sûr que je connaissais les parloirs et les cellules, depuis mon canapé, devant la grand messe des informations. Oui je sais que les détenus sont parfois moins bien lotis que les chiens dans certains centres, que ça ne doit pas être folichon de se retrouver enfermé.

Et pourtant...

Quelle ne fût pas ma claque lorsque je me suis retrouvée devant le garde qui, derrière sa vitre, vérifiait si j'avais le droit d'entrer. J'ai rendez-vous avec le directeur, je suis donc "habillée", d'une veste de tailleur... D'apparence plutôt stricte, une broche en Liberty pour le "joke". J'avais lu ce qu'il fallait lire sur cet endroit. Pas mal de suicides, 400 détenus, dont une quarantaine de femmes, pas de surpopulation, une prison rénovée...

C'est une maison d'arrêt, ce qui veut dire que les peines n'excèdent pas 2 ans pour les condamnés (délits mineurs) ou alors c'est la fin de longue peine pour détenu plutôt "sage" (délits de tous ordres) ou alors "prévenus", ceux qui attendent d'être jugés.

14h, c'est aussi l'heure des parloirs. Et là, des femmes et surtout, des enfants. Des petits... Dont une petite fille de 12 mois à peine, dans les bras de sa maman enceinte jusqu'aux oreilles...

Des sœurs et des mères aussi, dont une à qui on refuse le droit d’accéder au parloir. Son frère (ou fils...) s'est mal comporté et est en "isolement". Pas de parloir pour lui et donc, pas non plus pour ses proches qui ont pris rendez-vous et qui repartent tristes et en colère. Beaucoup de tension devant cette porte... Et je ne suis pas prioritaire évidemment.

Je suis observée et questionnée... Dois-je dire que bientôt, la télé viendra filmer dedans alors qu'eux sont bloqués dehors ?

Comment cette femme enceinte peut supporter cela, pour elle et ses enfants ? Et cette petite fille, voir son père dans un parloir... Moi qui m'en veux quand Joufflu va au coin 2 fois dans la même journée...

Une fois passés les contrôles de sécurité, je découvre une grande cour propre, des bâtiments récents. Immédiatement, des cellules dont celles d'"accueil" qui permettent aux nouveaux arrivants de se familiariser avec l'enfermement. Ils rencontrent des psychologues, des conseillers, le personnel avant d'entrer dans les cellules classiques. J'entends des rires, les gardes sont souriants et sympathiques. C'est propre (rien que ça, je suis surprise). Dehors, les détenus jouent au foot. Ils sont en bleu de travail pour certains. Que des hommes (les femmes sont maintenues complètement à part). Le directeur m'accueille. Loin du cliché, il a 32 ans, est sportif, souriant. Il blague et s'adresse simplement aux détenus ou au personnel. Je découvrirai plus tard qu'il a quand même une poigne de fer... Mais finalement c'est nécessaire. Des barreaux partout, des clés, des grilles tous les 10 mètres, qui s'ouvrent automatiquement lorsqu'il s'en approche. Des caméras et de nombreux postes de surveillance font qu'on est jamais isolé.

Le lundi suivant, j'y arrive avec des journalistes (c'est quand même mon métier de base). Ils vont filmer et interviewer détenus et recruteurs. Les chefs d'entreprises ont accepté de venir faire passer des entretiens fictifs à 15 détenus sélectionnés. Les 15 hommes sont dans la bibliothèque. Comme pour un speed dating, ils se présentent tour à tour devant les chefs d'entreprises et abordent leur parcours, la question de leur incarcération, leurs motivations. Le lendemain, ils vont "sortir" pour se rendre, comme n'importe quel candidat, sur un VRAI forum pour l'emploi. S'ils décrochent un contrat, ils vont pouvoir réclamer une réduction de peine. Ils se réinsèrent dans la société par le travail... Ils savent aussi qu'il vont déjeuner dans un restaurant. Mais ils ne connaissent pas le nom du lieu, pour que leurs familles ne les y rejoignent pas.

Le plus frappant, c'est que ces hommes sont sympathiques (pas tous...). Je commence à discuter facilement avec 2 ou 3 d'entre eux. Des hommes jeunes, qui ont fait des conneries. Qui parlent de la prison comme d'une "boulette". Ils ont le sens de l'humour. Même si on sent qu'on est toujours sur le fil. Il suffit d'observer le ballet des agents de sécurité qui se relayent comme pour une danse. Jamais un détenu n'est seul...

Je suis très impressionnée par les relations qui existent entre les détenus et les nanas du Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation. Elles font un travail fou, elles ne connaissent jamais les raisons de la détention mais elles bataillent tous les jours pour que les détenus sortent et surtout, qu'ils ne reviennent jamais (ce qui arrive parfois...). J'étais avec l'une d'elles quand, dans le quartier des nouveaux, un récidiviste est entré. Elle lui a foncé dessus, furax, en lui demandant ce qu'il foutait là ! Elle était déçue et amère, tandis que lui (1,90m pour 120 kilos au bas mot) baissait les yeux ! Elles jouent tous les rôles (la mère, le souffre-douleur, la soeur...) et je leur tire mon chapeau !

Soudain, une sonnerie assourdissante. Les portes se verrouillent et nous restons tous (les détenus, une conseillère du service de probation, 2 gardes et moi) dans cette pièce sans fenêtre. Ils n'ont pas peur, moi un peu... En fait, lorsque cette alarme retentit, c'est qu'il y'a un problème (je n'en saurais pas plus) et c'est comme ça... On ne bouge plus ! Quelques minutes plus tard, on entend dans le talkie d'un des gardiens que c'est bon, les choses peuvent reprendre leur cours... Je vais passer 2 heures avec eux. Je vous passe les détails sur le fait de faire rentrer des caméras de télévision dans un lieu comme celui-ci. Qu'il s'agisse de la procédure hyper lourde ou de l'effet qu'un tel objet a sur les gens, du détenu au "patron".

Je ne sais pas de quoi mon avenir sera fait. Bien sûr, j'espère que je n'aurais jamais à remettre un orteil dans ce lieu, je ferai tout pour éviter à mes enfants ou mes proches de se retrouver ici... Mais je l'ai quitté entre deux... Entre le fait d'avoir vécu quelque chose de particulier et d'avoir vu une violence pourtant invisible mais tellement présente. L'homme n'est pas fait pour vivre en cage, aussi propre soit-elle... Je suis sortie, j'ai pris la route. Je suis arrivée chez moi et j'ai regardé mon appart comme jamais. Je suis libre. Je mène ma vie (pas toujours parfaitement bien) mais personne ne me dicte ce que je dois faire. Je mange quand je veux, j'achète ce que je veux et je vois mes proches sans rendez-vous.

Je ne vais pas devenir visiteuse de prison, mais je pense que je serai plus attentive à ce que je lirai à l'avenir. Je penserai à K, G et L dans quelques mois alors qu'ils retrouveront cette liberté...

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