Vieillir

La semaine dernière, j'ai réalisé que j'avais perdu ma grand-mère.

Oh pas de panique, son corps est toujours là, vieillissant, faible, diminué. Mais la personne qui la constituait, elle, est partie.

Ma maman devait l'emmener chez l'ophtalmo, pour une visite en urgence. J'accompagnais le convoi... Ma grand-mère voit de moins en moins bien, et depuis quelques jours, des micro-mouvements pénibles l'empêchaient de lire ou de regarder la TV correctement.

Elle va avoir 89 ans. Elle est née en 1927, a perdu sa maman 25 jours après sa naissance. Elle a connu une guerre, la faim et puis plus tard, un cancer du sein très virulent mais qui n'a pas eu sa peau. C'était une femme super drôle, à l'esprit très fin, gourmande, envahissante, sûre d'elle. Vers 50 ans, alors qu'elle faisait la course dans la rue avec ses copines, elle a eu droit à un certain nombre de points de suture à l'arcade. Voilà celle qu'était ma grand-mère. Ma mère étant fille unique, lorsque je suis née (sa première petite fille), nous avons développé des liens solides, presque de l'amitié.

Lorsque mon grand-père est mort en 1995, ce fut encore un prétexte pour passer plus de temps ensemble. Elle avait du mal avec la solitude... C'est elle qui, à 75 ans, m'a accompagnée chez le tatoueur. On partait en vacances toutes les 2, on s'empiffrait de gâteaux, on riait toute la journée.

Et puis, sa meute de copines a commencé à vieillir. Elle aussi... Elle a arrêté petit à petit les nombreuses activités qu'elle pratiquait. Elle commençait à tomber. Ma mère vivait près d'elle, mais elle lui en demandait toujours plus. La maison de retraite devenait une option sérieuse. Oh je vous vois venir "on n'abandonne pas ses anciens dans des mouroirs". Ma mère insistait, ma grand-mère résistait. Elle avait une bonne retraite, elle a travaillé toute sa vie comme couturière dans de beaux magasins. Ma mère proposait donc des maisons de retraite qui ne sont pas des lieux de mort, mais des espaces, avec jardins, animaux, équipes dédiées et chambre privée aménagée avec les meubles du résident.

En 24 heures, elle s'adapte (en bon Gémeaux...). Elle le dit aujourd'hui, c'était une excellente idée. Les activités s'enchaînent (le sport sur la Wii, du scrapbooking, des jeux de mémoire, des lotos, des visites des crèches environnantes...). Elle n'a pas une seconde à elle. Et surtout elle n'est jamais seule !

Parfois nous y arrivions, et on ne la trouvait pas. Ou alors débordée et nous repartions après avoir été poliment remerciés d'être passé...

Mais vous savez comment vieillissent les humains... Le corps s'abîme. Tous les systèmes se mettent à déconner. On régresse. On recommence à mettre des couches... Sujet tabou par excellence, je suis sûre que vous avez froncé le nez. Oui c'est moche.

Première difficulté. Au moindre stress, les intestins débloquent. Rien pendant 10 jours et soudain, l'avalanche... Pire que les enfants. Sa dignité en prend un coup, sa capacité à sortir aussi. Pour le baptême de mon fils, elle était absente. Le stress de cette sortie au restaurant a tout détruit. Et comme nous ne voulions pas passer notre journée à la changer, elle n'est pas venue.

La mobilité, pour entrer dans une voiture ou simplement passer le palier de quelques millimètres de l'ascenseur. En 2 secondes, badaboum. Impossible de s'habiller seule, de se laver seule, de manger seule à présent. Je lui couds des bavoirs, nous avons investi dans des couverts ergonomiques.

Je peux le dire aujourd'hui, son corps meurt.

Sa situation est connue dans notre entourage. Mais certaines réactions sont exaspérantes.

Mon grand-père est mort en 2 secondes. Il s'est baissé pour nettoyer la machine à laver et bim ! C'était fini. il avait 68 ans. Pour ceux qui restent, c'est très difficile à encaisser. Trop brutal, 5 minutes avant, il faisait une blague. Les amis de la famille qui ont perdu leurs parents de la sorte ne se rendent pas compte de ce que c'est que d'accompagner une personne âgée. Oui c'est dur mais lorsqu'elle nous dit qu'elle a peur de mourir, que pouvons-nous lui répondre ? "Non, ne t'inquiète pas, tu n'en es pas là !!!". Ce serait la prendre pour une idiote. Au fond, elle sait très bien. Qu'elle ait peur est une réaction saine.

Ma mère entend toute sorte de bizarrerie... Des commentaires sur "l'abandon". Venez vivre une semaine, changer les couches d'une personne immobile, adulte (je ne vous fais pas un dessin), qui tombe au moindre mouvement. Prenez chez vous un corps qui s'affaiblit, que vous devez porter dans chacun de ses mouvements, que vous devez habiller, déshabiller, laver. Ma grand-mère à (presque) toute sa tête. Lorsque vous arrivez à la maison de retraite pour une visite, que les soignants l'ont lavée, habillée, parfumée et qu'elle est assise tranquillement, elle est capable de tenir une conversation tout à fait censée et d'actualité. Elle est brillante, elle est souriante. Ces gens qui ne voient que cela ne comprennent pas. Mais qu'ils viennent 2 heures plus tôt... Les derniers temps chez elle, ma mère passait ses journées à jouer les assistantes de vie...

Alors bien sûr, il y'a l'hospitalisation à domicile. Dans l'immeuble en face du mien, il y'a une vieille dame, dans son lit. Il y'a bientôt 4 ans que je vis ici. 3 fois par semaine, une ambulance se gare en double file, monte chercher ce lit médicalisé et l'emmène pour quelques heures. Ensuite, les ambulanciers la ramènent, elle remonte dans son appartement, seule. Couchée, branchée, la bouche ouverte, toute la journée c'est le défilé des assistants... Parlons un peu de la dignité de cette vieille dame tiens ! C'est vraiment ce qu'on veut pour nos parents ? Ou mieux, pour nous ? On veut que nos enfants aient les mains dans nos couches ? Qu'ils nous nourrissent ou qu'ils se bouchent le nez parce qu'on est sales ? On veut que nos filles fassent nos toilettes ? Qu'elles lavent nos culottes sales ? Que nos fils passent leurs week-ends à récurer notre appartement ? Que nos enfants se déchirent pour savoir qui va payer pour tous ces soins ?

Je sais bien que des solutions existent, mais si vous avez déjà monté un dossier de demande d'allocation dépendance ou recherché des professionnels, vous devez savoir que c'est un job à plein temps...

Je ne dis pas que la maison de retraite est la meilleure solution. C'est une option coûteuse. L'appartement de ma grand-mère a été vendu dans l'optique de financer cette prise en charge le plus longtemps possible. Ma mère étant fille unique, pas de débat entre frère et soeur concernant les questions d'argent. Ce qui n'était pas le cas du côté de mon père, lorsque les parents ont commencé à vieillir...

Je dis simplement que, dans le cas de la personne âgée qu'est ma grand mère, c'était VRAIMENT la meilleure des idées.

Je sais qu'un matin, je me rendrais compte que son corps aussi est parti. Ce corps abimé et inutile, ce fardeau. Son problème aux yeux est insoluble. C'est l'âge une fois encore. Elle qui adorait lire...

Elle me manque. Ma grand-mère dansante et sautillante me manque.

Son corps est là, sa tête surtout. Mais un jour je le sais bien, même lui sera parti !

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