Ne faites pas les timorés, vu le titre que j'avais balancé lors de mon précédent stage, il fallait que je continue sur ma lancée.

Me voici donc en Psychiatrie Extra (oui, je sais, j'avais dit Intra en premier, mais ça a cafouillé... Bref !). Je suis en Hôpital de Jour, en ville, au dessus d'une armurerie. Non vous ne rêvez pas, vous avez bien lu. J'aimerais rencontrer l'administratif qui a signé la location au-dessus d'un magasin pareil. Mais on en rigole bien dans l'équipe.

Les patients ce sont des psychotiques, des névrotiques... Des gens qui ne vont pas super bien, soyons clairs !

Tous sortent d'un séjour en Hôpital Psy (l'intra donc). Ils y sont souvent allés plusieurs fois et entre deux séjours, ils passent entre 1/2 journée à 4 jours par semaine dans l'hôpital de jour, en ville.

La journée type c'est : le temps d'accueil avec café et petit dej, puis la répartition des tâches (qui met la table, qui coupe le pain...). Ensuite on aborde les activités (création d'un journal, tournage d'un film, cuisine, peintures, scupltures, sport...). Repas, temps calme et activités de l'après-midi.

Oui c'est un centre-aéré dans le style. Sauf que les enfants sont des adultes et que psychiquement, ils dérouillent. Notre objectif est de les sociabiliser (c'est classe dit comme ça). Certains vivent seuls (mais pas si seuls), d'autres en appartement thérapeutique, d'autres chez leurs parents.

Les taxis vont et viennent pour les amener ou les ramener. Aucun ne conduit (enfin si, un seul, mais ça le stresse tellement qu'on lui a proposé un taxi). Ils ne sont pas en capacité de venir seuls (certains vivent à moins de 2 km mais traverser la ville leur est impossible). Régulièrement, les psy viennent consulter au sein de l'hôpital de jour. Ils recadrent, écoutent. Certaines activités sont même régies par la prescription et tout le monde ne peut pas y participer.

La routine c'est la clé. La clé pour qu'ils se sentent en confiance, qu'ils progressent (genre celui qui ne veut QUE mettre la table accepte un jour de couper le pain, c'est une victoire car il sort de ses habitudes).

L'équipe ? Elle est top. Ingénieux, bienveillants, drôles... Ils connaissent bien les patients. Ils sont capables de les calmer (ou d'essayer) quand ça part en sucette mais aussi de les pousser ! Leur but ? C'est que la réalité doit quand même leur être rappelée de temps en temps. Alors parfois, quand le patient délire bien trop loin, on le laisse. S'il commence à s'énerver on recadre. Ma tutrice est un poil plus jeune que moi (ça fait bizarre), grignette mais quand elle se fâche... Aïe ! Je me suis même inquiétée quand elle est allée provoquer un patient qui dépassait les bornes. Ils ont crié, elle a tenu et petit à petit, elle l'a calmé. J'étais soufflée. J'aurais pas osé je pense ! On entend souvent que les infirmiers psy boivent le café et papotent. Ca veut dire que tout le monde va à peu près bien. En même temps, pour observer quelqu'un, analyser un comportement, il faut parfois reculer d'un mètre, faire semblant de faire des mots fléchés et écouter. Ca ne peut pas convenir à tout le monde. Moi j'apprécie le fait que les infirmiers soient capables de faire parler un tout petit évènement dans le contexte de la pathologie.

Ca vous parait ridicule hein ? Et bien détrompez vous ! Tout cela est crucial. Pour bien comprendre il suffit de jeter un oeil (ou les 2) sur leur dossier (parce que souvent, y'a de quoi lire). Histoire familiale, enfance, adolescence, problèmes professionnels ou personnels... Tous ont des casseroles, plus ou moins lourdes. Alors certes, on en a tous. On est tous névrosés même, plus ou moins, mais tous un petit peu. On met tous en place ce qu'on appelle des "mécanismes de défense" pour gérer les petits et les gros problèmes que la vie nous livre. Eux, ils n'ont pas réussi. Vous quand ça ne va pas, vous allez courir, peindre, manger. Et puis le calme revient, et vous allez un peu mieux. Quand ça va moins bien, on consulte (enfin c'est pas évident pour tout le monde de pousser la porte d'un psy), on prend 6 mois de médocs et ça repart. Eux non... 

Sans faire de clichés, la majorité d'entre eux a vécu des choses particulièrement difficiles. L'histoire de vie est lourde à lire dans un dossier et elle a du être terrible à affronter. Et pourtant, au milieu, quelques uns étaient "comme vous et moi" (cette phrase est ridicule). Autonomes, professionnels au sein d'un secteur, aimé, choyé. Et puis un jour, patatras ! Un grain de sable ou un tsunami est venu balayer tout cela. Peut-être qu'en fait, la personne était déjà fragile. Mais peut-être pas. Donc on a en face de nous quelqu'un qui est schizophrène, bipolaire, paranoïaque. Dit comme ça on ne se rend pas bien compte. Il faut le voir pour le croire.

Petit à petit, le comportement se détériore. Les relations deviennent délicates. La dépression s'installe et puis un jour, malgré le traitement ou les visites au psy, cela ne suffit plus. Encore faut-il avoir déjà alerté sur le fait que tout n'aille pas si bien que ça. Les médocs c'est bien, mais ça ne fait que contenir le symptôme, sans l'aborder.

Je ne sais pas si je suis claire mais je dirai que les gens que j'ai en face de moi aujourd'hui sont souvent des victimes au départ. Pourtant, ils font peur. Regards étranges, attitudes dangereuses, zéro filtre dans l'expression. Je vous mets au défi de les accompagner à la médiathèque et d'observer les "autres", les normaux. Fait aggravant, ils sont tellement sous l'emprise de médicaments qu'ils ont une démarche molle, de la bave au coin des lèvres, l'oeil éteint.

Il y'a donc les psychopathes (on se calme, ils n'ont pas tous tué des gens, c'est juste que l'Autre (avec le grand A) n'est pas mis à sa juste place dans leur esprit), les névrosés (vous, moi mais en puissance 1000, option rituels - ou TOC -, addicts, un peu conscients qu'ils déconnent...).

Leur faire faire des crêpes à la Chandeleur, c'est 2h de motivation et 30 minutes de cuisson ! Mais c'est génial quand ils dépassent leurs peurs et qu'ils en sont fiers.

Par exemple, un patient doit avoir une cuillère spéciale dédiée pour se servir le repas. Ne le sachant pas, je lui propose de le servir. Et là, après avoir hurlé quand ma main approchait son assiette, il m'explique qu'on a des flores (sur la peau, dans le rectum et même sur le sexe). Que si on analyse au microscope c'est dégoûtant. Je l'ai laissé m'expliquer (même si l'infectiologie, je l'ai fait au premier semestre). Donc que ma flore (sur mes mains) et sa flore (mais il est sûr qu'il n'en a pas, il s'arrache la peau 50 fois par jour au lavabo) ne sont pas compatibles. Je le remercie de ses explications et je vais lui chercher une cuillère rien qu'à lui. Le lendemain, je lui propose de le servir (après tout, pourquoi pas, je suis un bisounours je vous rappelle) et il accepte. Il a accepté qu'une cuillère tenue par ma main pose de la nourriture dans son assiette. On était tous les 2 trop fiers, on en a parlé à tout le monde.

Ca tient à peu de chose la psychiatrie. Je suis convaincue que mon futur stage de mai en intra (à l'hôpital, le vrai, celui qui voit la crise quand elle touche le plafond) sera différent. Mais moi, j'aurais déjà un vécu et j'ai déjà hâte d'y aller ! D'après ce que j'entends des soignants et des patients qui en sortent, c'est un chouia plus rock'n roll.

Ah oui, je vous ai pas dit, le gars de l'histoire des couverts. Il est pas un peu atteint hein, quand il a lu l'article sur les flores, il a mis son pénis à tremper dans du déboucheur à la soude ! Il a 28 ans... 

 

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