Comme prévu, voilà 2 semaines que je suis en stage (le dernier de cette première année) en psychiatrie intra-hospitalière. Mon précédent stage, en extra, dans un hôpital de jour m'avait laissé entrevoir de quoi on parlait vraiment derrière la maladie psychique. Mais les patients, un peu plus stabilisés, vivaient « en ville », chez eux, chez leur parents, en appartement thérapeutique et bénéficiaient malgré tout d'un suivi très régulier et de lourds traitements.

En hôpital psychiatrique, c'est « un peu » différent (LOL).

Déjà, nous avons les patients dits « chroniques ». Ils sont environ une dizaine. Ces patients là sont des adultes plus âgés (aux alentours de 40 ans, jusqu'à 70 environ). Ces malades n'ont que très peu vécu en dehors de l'institution. Par exemple, l'un d'entre eux a 55 ans. Il a été trouvé à l'âge d'1 an chez ses parents, des gens qui n'auraient jamais dû avoir d'enfant. Vu l'état dans lequel il était, les services sociaux l'ont placé en foyer, puis en pédopsychiatrie. Il « habite » aujourd'hui dans le service de psychiatrie adulte depuis plus de 30 ans. On ne connaît pas vraiment les circonstances de son début de vie mais, à la psychose qui a été diagnostiquée il y'a longtemps, on peut ajouter une certaine forme d'autisme et un retard cognitif important. C'est un patient gentil, dans sa bulle, qu'il faut aider beaucoup mais qui réclame aussi des câlins. Il a aussi un rapport très particulier avec l'hygiène... bon appétit... mais malgré son mutisme, il n'est pas agressif.

D'autres ont des histoires plus ou moins similaires. Il y'a cet autre quinquagénaire qui est issu d'une famille bourgeoise de la région mais qui n'a jamais pu s'extraire de l'hospitalisation non plus...

Des plus jeunes aussi, qui vivent en chambre fermée. Je vous détaillerai cela un peu plus tard.Ces 2 jeunes auxquels je pense ont moins de 25 ans. Issus de familles... « compliquées », ils ont commencé à être suivis il y'a une dizaine d'années. Aujourd'hui, leur avenir semble compromis. Malgré les traitements hyper lourds, le délire ne parvient pas à être maîtrisé. Ils ont du mal à se contrôler, explosent littéralement au moindre refus. Ils sont jeunes et ont parfois des réactions qui forcent l'attachement. Mais à d'autres moments ce sont des tornades. Et il ne faut pas se trouver sur leur passage.

Ensuite il y'a ceux qui sont à la limite entre prison et hospitalisation. Condamnés dans un premier temps puis reconnus irresponsables du fait de leur pathologie. Leur hyper-agressivité en fait des patients hors norme. Jamais abordés par un seul infirmier ou médecin, nous y allons en bloc, nombreux et conscients que, d'une seconde à l'autre, un meuble peut valser ou les mots se changer en insultes. Ces patients peuvent effectuer des allers-retours en UMD (unité pour malades difficiles) ou en USIP (unité de soins intensifs psychiatriques) qui permettent une prise en charge plus stricte et quelques semaines de répit pour l'équipe qui les prend en charge à l'année.

Enfin, ceux pour qui cela est tout récent.

De jeunes femmes qui ont « pété un cable » après un accouchement, une petite mamy qui a enterré son mari et qui soudain, a décompensé, ou alors une personne de moins de 25 ans qui a essayé la cocaïne et qui n'aurait pas dû. Les suicidaires aussi, ceux qui « se font mal », qui trouvent que, vraiment, ça ne vaut pas le coup. Ou bien la personne atteinte de trouble bipolaire stable, qui crame 15000 € sur Internet en une nuit tellement que son délire est haut !

La petite mamy dont je parle a enterré son mari il y'a quelques temps. Elle a une fille qui est handicapée et qui est suivie dans une autre institution. Elle a été retrouvée à Lyon, assise. Elle attendait son amoureux (irréel) qui allait venir la chercher en calèche, avec un petit chien en cadeau. Et puis ils vont se marier, comme sa fille qui va aussi se marier le même jour. Et tous les gens qui sont morts (ses parents, son mari...) vont descendre du ciel. Et même nous on va être invités, et on va boire de la sangria. Et puis ensuite elle va aller vivre à la caserne. Et puis tous les gens qui passent en voiture en bas de chez elle, ils passent pour elle, pour lui tenir compagnie. Bon là, elle est pas bien, parce que son amoureux (celui qui n'existe pas) ne l'a pas appelé depuis qu'elle est là. Pourtant elle aime bien les bisous. Alors bon... Elle va m'offrir un cadeau que je ne pourrais pas refuser, énorme.

Vous avez compris, c'est décousu... Mais elle est chou. Au pire, dans son délire, on ne fait mal à personne, la seule chose qu'on comprend, c'est que la solitude, ça rend fou ! Elle n'a pas 60 ans. On se demande comment lui permettre de rentrer chez elle tout en mettant en place les bonnes mesures pour qu'elle soit aidée au quotidien.

Pour ceux qui n'ont aucune idée de ce que c'est que de « délirer », voilà donc un aperçu. Mais un aperçu gentil. Elle est convaincue de ce qu'elle dit. Ses voix lui disent ça, elles sont plutôt sympas. C'est rare des voix qui disent des trucs mignons.

Les autres patients aussi entendent beaucoup de voix. Moins bienveillantes souvent. Plutôt dans le genre « lui, il te regarde, il veut te tuer ». Dit comme ça, vous devez vous dire que, quand même, ils sont pas bien fute-fute. Mais imaginez 5 secondes que quelque chose qui vous apparaît comme réel vous répète à longueur de journée des choses effrayantes, agressives. Cela peut même être des sensations. L'autre jour, une patiente hurle que sa cuisse brûle. Mais elle hurle hein, elle rigole pas. Son visage exprime la douleur, la peur. Son pouls est au taquet... On regarde rapido et... rien ! Sauf qu'elle, elle a mal ! Et que nous on peut pas l'aider...

Ou alors une patiente qui a un bon délire de grossesse (convaincue d'être enceinte, tout le temps...). L'autre jour on parlait de tout à fait autre chose, et puis soudain elle grimace et met la main sur son ventre en disant « hé, mais doucement, il m'a fait mal ce coup de pied Bébé ! ». Je SAIS qu'elle n'est pas enceinte, j'en suis sûre biologiquement parlant. N'empêche que c'est déroutant.

Le délire, c'est un truc de ouf (si je puis me permettre haha !). Je ne sais pas ce que ça fait, je ne l'ai pas expérimenté. Mais ça prend toute la place dans l'esprit des patients. En même temps, ça donne de la « consistance » à ceux qui en manquent. Finalement, le délire est hyper évocateur du problème de départ, il nous aide à comprendre comment les choses ont pu se déclencher.

Donc, bien sûr, on donne « des traitements ». Parfois très vite, sous forme d'injections parce que là, on est trop dans le caca, que le patient déborde et ouvre les vannes. Et que ça fait mal, à tout le monde. Coups, insultes, violence...

En dehors de ces pics de crise, on donne aussi des traitements en gouttes et en comprimés. Beaucoup... Mais genre VRAIMENT BEAUCOUP ! Dans le désordre, Valium, Nozinan, Dépakote, Tercian... Des kilos chaque semaine. Parfois ça marche. La patient est « dans le gaz », mais il va mieux. Son délire est contenu, il n'est plus « envahi ». Ca persiste un peu mais rien à voir.

Alors oui, on met le feu à ce pauvre petit cerveau déjà bien embêté au quotidien. Les patients ont des attitudes étranges : regard dans le vide, pensée ralentie, bave au coin des lèvres voire réellement abondante et incontrôlable, troubles parkinsoniens (tremblements, mouvements anormaux...). L'effet des traitements... On donne alors des correcteurs, censés réguler un peu tous ces effets indésirables.

Par exemple, si moi qui n'ai jamais avalé un somnifère, je prends 20 gouttes d'une molécule, je vais faire un bon gros dodo de 24h. Eux tournent à 200 gouttes matin, midi et soir et marchent encore, délirent encore. On parle aussi beaucoup de transit dans le service (le caca quoi). Parce que les traitements, dans l'ensemble, ils constipent à mort. Donc on file aussi des Duphalac, des Lansoyl, des Macrogol quasiment à tout le monde et à chaque prise.

Ca c'est pour la partie chimique de la prise en charge. On parle aussi de Traitement Institutionnel : le cadre. On répète toute la journée que « on ne fume pas dans le couloir ni dans la chambre », « on mange maintenant et pas dans 1 heure », on ne hurle pas, on ne bouscule pas, on range sa chambre, on dit merci ou s'il vous plaît, on est pas disponible dans la demie-seconde...

Alors bien sûr, ça ne marche pas. La logique de base de la vie est société n'est pas intégrée par les patients.

On voit des clopes se vendre jusqu'à 7€. Ah bah oui, on contrôle les clopes aussi. On contrôle même le dentifrice pour un patient qui peut en avaler 3 tubes par jour. Quand il veut se brosser les dents (maximum 3 fois par jour, mais il doit demander 50 fois), on lui met du dentifrice sur sa brosse à dents et on range le tube dans l'office infirmier.

Les clopes oui, parce que sinon, c'est non-stop. Le shit ou le reste, on le confisque quand on en trouve mais on est pas débiles et on sait qu'il y'a consommation quand même.

On contrôle les clés des placards. Pour qu'il reste des vêtements propres, pour que les gâteaux amenés par la famille ne soient pas dévorés en 1h. Ils ont beaucoup de mal avec le fait d'attendre, de se restreindre. On contrôle l'argent. Une vraie partie de plaisir ça... La grande majorité des patients est sous tutelle ou curatelle. Ils ne gèrent pas eux-mêmes leurs ressources. Ce sont des « majeurs protégés » comme on dit. Protégés d'eux-mêmes et des autres... L'AAH (allocation adulte handicapée) ne représente pas grand chose. Donc les tuteurs/curateurs allouent un budget clopes, cafés, gâteaux... Et on le stocke en le distribuant au compte gouttes.

On contrôle aussi les téléphones donc en cas d'appel, on fait standard.

Selon le mode d'hospitalisation, on définit la prise en charge. Par exemple, quelqu'un qui a été « institutionnalisé » de son plein gré (on en a, ne soyez pas surpris), possède sa clé, ses clopes, son téléphone, entre et sort de sa chambre ou du service librement...

Certains patients vivent en chambre fermable. La nuit par exemple, ou pour certains temps de la journée, on « contient » en laissant se reposer l'esprit au calme, seul, porte fermée.

Je précise qu'aucune chambre n'a la télé. C'est spartiate. Lit vissé au sol, WC sommaire, rien qui ne puisse faire mal ou être balancé sur les soignants. On sort les produits de toilette uniquement quand c'est l'heure de se laver par exemple.

Pour les plus fragiles/dangereux, on place en chambre d'isolement. Enlevez-vous de la tête la camisole et la chambre capitonnée. C'est fini ça. On a plus de camisole mais parfois des contentions (des sangles exprès). La chambre n'a pas de fenêtre, il y'a un SAS depuis lequel on peut observer le malade. En général, les périodes d'isolement sont courtes, le temps de calmer la crise.

Bien sûr pour ces chambres (fermables et isolement), le patient n'est pas là de son plein gré. Il y est soit à la demande d'un tiers (médecin en général) ou bien par un Représentant de l’État (préfet, maire...).

Les médecins prescrivent le droit au coup de fil, le droit de s'habiller (ou de rester en pyjama du service, sans sous-vêtement. Le soutien gorge par exemple fait un très bon objet pour s'étrangler), les visites, les perm', les ateliers, la contention, le droit de récupérer la clé de son placard... Nous on est des Passe Partout qui avons les clés pour tout. La seule TV du service est derrière une vitre. Laissez 5 psychotiques choisir le programme et vous allez assister à une jolie petite crise groupée...

Nous, notre botte secrète, c'est le PTI. Un petit objet qu'on a dans notre poche et qui balance une alarme si on est allongé. Genre on prend une beigne, on s'écroule et ça sonne. J'ai expérimenté cela dés mon premier jour, en mettant des bas de contention (ça c'est pour la circulation sanguine hein, c'est pas pour entraver qui que ce soit) à la petite mamy mignonne. Penchée en avant, le truc s'allume. Dans les 8 secondes, 5 mecs (infirmiers, aides-soignants, médecins) ont débarqué en courant parce que j'étais géolocalisée dans le service. Bon en fait, on a bien ri. On m'a dit que la première fois ça passait mais que la prochaine, je passais à la douche ! Comment se présenter à tout le monde en 4 minutes en affichant un sourire niais ?

Voilà, je crois que j'ai résumé au maximum. J'ai des quantités d'anecdotes en même pas 2 semaines mais j'ai tenté de faire court. Lorsque j'ai rencontré la cadre avant d'enfiler la blouse, elle m'a dit un truc chouette : « vous savez ici, vous allez voir des choses particulières mais n'oubliez pas. Ici, dans ce service protégé, les malades ont enfin le droit d'être fous ! ».

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